Chaque année, le 30 septembre (17 septembre selon l’ancien calendrier), l’Église fait mémoire des saintes martyres Foi, Espérance, Charité et de leur mère Sophie — parmi les saintes les plus aimées du monde orthodoxe. Des millions de femmes portent leurs noms, et leur icône se trouve dans presque toutes les églises. Mais on sait moins que les reliques de sainte Sophie sont vénérées depuis plus de douze siècles non pas à Rome ni dans l’Orient orthodoxe, mais en Alsace, dans la petite ville d’Eschau, près de Strasbourg.

Une mère et ses trois filles

Selon la tradition, Sophie était une pieuse veuve chrétienne qui vivait à Rome au IIᵉ siècle, sous l’empereur Hadrien (117-138). Elle donna à ses trois filles les noms des trois vertus dont parle l’apôtre Paul : Pistis, Elpis et Agapè — en grec Foi, Espérance et Charité. La mère elle-même portait le nom de Sophie, c’est-à-dire Sagesse. L’Église y a toujours vu un sens profond : la vraie sagesse engendre la foi, l’espérance et l’amour.

La mère ne cachait pas sa foi, et la rumeur parvint jusqu’à l’empereur. Les fillettes avaient douze, dix et neuf ans. Selon leur Vie, l’empereur promit de les adopter si elles sacrifiaient à la déesse Artémis, et les menaça de supplices si elles refusaient. Toutes trois refusèrent. L’une après l’autre, elles furent soumises à de cruels tourments par le feu et le fer, puis décapitées ; leur mère les encourageait à ne pas renier le Christ.

Icône novgorodienne de la martyre Sophie et de ses filles Foi, Espérance et Charité
La martyre Sophie et ses filles. Icône de l’école de Novgorod. Wikimedia Commons, domaine public

L’empereur épargna Sophie, pensant que la douleur serait pour elle pire que la mort. Elle recueillit les corps de ses filles, les ensevelit hors de la ville et resta trois jours auprès de leur tombe. Le troisième jour, elle s’y endormit paisiblement, et les chrétiens la déposèrent auprès de ses filles. C’est pourquoi l’Église vénère Sophie comme martyre : elle a souffert le martyre non dans son corps, mais dans son cœur.

Les historiens relèvent que leur culte n’est attesté par écrit à Rome qu’à partir du VIᵉ siècle et que les détails du récit se sont formés plus tard. Mais le souvenir d’une mère accompagnant ses enfants vers la mort sans renier le Christ a traversé les siècles et tous les peuples chrétiens.

De Rome à l’Alsace

Les martyres furent ensevelies hors des murs de Rome. Selon la tradition, aux VIIIᵉ et IXᵉ siècles, lorsque les reliques furent transférées des cimetières suburbains dans les églises de la ville, une partie d’entre elles gagna la basilique Saint-Martin-aux-Monts à Rome, et une autre le monastère féminin de Santa Giulia à Brescia.

Le trésor principal partit vers le nord. Vers 770, l’évêque de Strasbourg Rémi (Remigius) fonda à Eschau, sur une île entre les bras du Rhin, un monastère de bénédictines. Lors d’un pèlerinage à Rome, il reçut du pape Adrien Iᵉʳ un don précieux, le « très précieux corps de sainte Sophie ». Le 10 mai 777, les reliques furent accueillies solennellement à Eschau, et le monastère prit dès lors le nom d’abbaye Sainte-Sophie. Avec la mère, on y a toujours vénéré ses filles.

Ainsi les martyres romaines devinrent des saintes d’Alsace — bien avant la séparation des Églises, lorsque l’Orient et l’Occident confessaient la même foi. Pour les orthodoxes d’Europe occidentale, c’est l’un des sanctuaires les plus émouvants de l’Église indivise.

Douze siècles d’histoire à Eschau

L’histoire de l’abbaye fut mouvementée. En 926, les Hongrois dévastèrent le monastère ; à la fin du Xᵉ siècle, l’évêque Widerold reconstruisit la basilique — ses murs sont parvenus jusqu’à nous, et c’est aujourd’hui l’une des plus anciennes églises romanes d’Alsace. Vers 1130 fut construit un cloître aux chapiteaux sculptés (ses fragments sont conservés au musée de l’Œuvre Notre-Dame à Strasbourg). Vers 1350, on réalisa pour les reliques une châsse gothique, et vers 1480 le groupe sculpté de sainte Sophie et de ses filles.

Groupe sculpté gothique tardif de sainte Sophie et de ses filles Foi, Espérance et Charité à Eschau
Sainte Sophie et ses filles, groupe sculpté vers 1480. Photo : Ralph Hammann, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

En 1525, pendant la guerre des Paysans et la Réforme, la communauté monastique se dispersa. En 1632, pendant la guerre de Trente Ans, l’église fut pillée par les troupes suédoises, et à la Révolution les bâtiments du monastère furent vendus comme biens nationaux ; en ces temps troublés, les reliques furent dispersées et en grande partie perdues. Au XXᵉ siècle, des parcelles des reliques de sainte Sophie furent de nouveau déposées dans l’ancienne châsse (selon certaines sources, en 1938). L’église est classée monument historique depuis 1898 et a été restaurée en 2020-2022.

Châsse gothique du XIVᵉ siècle contenant les reliques de sainte Sophie
La châsse gothique du XIVᵉ siècle. Photo : Ralph Hammann, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Les orthodoxes à Eschau

Ces dernières décennies, les pèlerins orthodoxes sont revenus vers les reliques de sainte Sophie. La paroisse catholique d’Eschau et la mairie les accueillent chaleureusement. En septembre 2013, de grandes célébrations y ont eu lieu pour la fête des martyres : les offices étaient présidés par l’évêque Ambroise de Neftekamsk, et des centaines de pèlerins étaient venus de Russie, de France, d’Allemagne, de Grande-Bretagne et de Suisse. Depuis, la paroisse orthodoxe de Tous-les-Saints de Strasbourg célèbre régulièrement devant les reliques des offices, notamment des molébens (offices d’intercession).

En octobre 2024, des prêtres de plusieurs paroisses orthodoxes de Strasbourg et de Metz y ont célébré la liturgie avec un chœur byzantin venu de Thessalonique. Après la liturgie, les fidèles ont vénéré les reliques, et le curé catholique du lieu a convié tout le monde à un repas au foyer paroissial.

Vénérer les reliques

L’abbatiale romane Saint-Trophime d’Eschau près de Strasbourg
L’abbatiale Saint-Trophime après sa restauration. Photo : Edelseider, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
  • Où : abbatiale Saint-Trophime, rue de la Première Division Blindée, 67114 Eschau. Les reliques reposent dans la châsse gothique de la chapelle Sainte-Sophie, près du groupe sculpté des martyres.
  • Quand : l’église est ouverte tous les jours de 9 h à 17 h, sauf pendant les messes et célébrations.
  • Accès : Eschau se trouve à environ 8 km au sud de Strasbourg ; bus n° 67, arrêt « Abbatiale ».
  • À voir aussi : l’église conserve également une parcelle de la Vraie Croix ; un jardin monastique a été aménagé près de l’église.
  • Molében devant les reliques : les groupes de pèlerins peuvent organiser un office par l’intermédiaire de la paroisse orthodoxe de Tous-les-Saints à Strasbourg (106, rue du Général Conrad, 67000 Strasbourg ; ruhramprojects@gmail.com, site ruhram.eu). Le site de la paroisse permet aussi d’envoyer des noms à commémorer lors du molében.
  • Fêtes : le 30 septembre (17 septembre selon l’ancien calendrier) et le 10 mai, anniversaire de l’arrivée des reliques à Eschau.

Le pèlerinage à Eschau se combine facilement avec une montée au mont Sainte-Odile, auprès du tombeau de la patronne de l’Alsace, présent dans notre répertoire des lieux saints orthodoxes d’Europe. À Rome, on peut aussi visiter la basilique Saint-Martin-aux-Monts, à laquelle la tradition rattache une autre partie des reliques des saintes.

Sophie et « Sophia »

Il ne faut pas confondre la martyre Sophie avec la Sagesse de Dieu — la Sainte-Sophie à laquelle sont dédiées les grandes cathédrales de Constantinople, de Kiev et de Novgorod : dans la théologie de l’Église, la Sagesse de Dieu est avant tout le Christ lui-même, le Verbe de Dieu. Mais un lien intérieur les unit. La mère qui éleva ses enfants dans la foi, l’espérance et l’amour et ne renia pas le Christ a montré comment la Sagesse divine devient vie humaine. C’est de cette sagesse — vivre la foi dans l’Europe d’aujourd’hui, sur une terre où reposent les saints de l’Église indivise — que notre portail veut témoigner.

Sources : commune d’Eschau ; Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie d’Alsace ; paroisse de Tous-les-Saints de Strasbourg (ruhram.eu) ; Pravoslavie.ru ; Vicariat orthodoxe ; Orthodoxie.com ; Visit Strasbourg.