Il est né à Bordeaux. Il a longtemps été responsable d’une émission sur l’orthodoxie à France 2 et a desservi près de quarante ans une petite paroisse francophone près de Genève. Et voilà dix ans qu’il est à la tête de l’Archevêché fondé en 1921 par des exilés de Russie.

Sa cathédrale, Saint-Alexandre-Nevsky, rue Daru, est le cœur du Paris russe : c’est ici qu’ont été célébrées les obsèques de Tourgueniev et de Chaliapine, ici que venaient, dans les années vingt, ceux qui avaient perdu leur pays. Aujourd’hui, dans la même église, se tiennent côte à côte les petits-enfants de la première émigration, des réfugiés ukrainiens, des étudiants français et des infirmières roumaines, et l’Évangile est lu en plusieurs langues.

Le métropolite Jean a quatre-vingt-trois ans. Nous avons parlé avec lui de ce qui demeure lorsque s’en vont la langue, le pays et l’ordre habituel des choses.

01 · Le chemin

Monseigneur, vous n’êtes pas né dans l’orthodoxie. Qu’est-ce qui vous a conduit vers l’Église orthodoxe ?

Ce n’a pas été un coup de foudre dont on pourrait noter la date. Je cherchais une Église où la prière, la théologie et la vie n’habitent pas des pièces séparées. La première fois que j’ai pris part à une liturgie, ce n’est pas la beauté qui m’a saisi : de la beauté, la France n’en manque pas. Ce qui m’a saisi, c’est que les gens n’assistaient pas à l’office, ils priaient ensemble, comme une seule famille. J’ai compris que j’avais trouvé, sans savoir encore l’expliquer.

Vous avez étudié à l’Institut Saint-Serge, à Paris. Qui y avez-vous connu ?

Des hommes qui étaient eux-mêmes arrivés avec la première vague, ou qui l’avaient connue personnellement. Nous, les étudiants, nous ne mesurions pas notre chance. Les cours se donnaient en russe et en français, et après les cours tout le monde montait aux vêpres. La leçon principale n’était pas dans les notes : la théologie est un service de l’Église, non une carrière.

L’archimandrite Sophrony (Sakharov) a été votre père spirituel. Que vous a-t-il appris ?

Que le christianisme n’est pas un recueil de règles, mais une rencontre. Il parlait très simplement, mais derrière cette simplicité il y avait l’Athos, le staretz Silouane, des années de prière. Il ne forçait jamais personne. Souvent il se taisait, et ce silence était lui aussi une réponse. J’ai retenu de lui deux choses. La prière pour le monde entier est un travail, non une belle formule. Et l’on ne peut contraindre personne, pas même au bien : on peut seulement aimer et attendre patiemment.

On ne peut contraindre personne, pas même au bien. On peut seulement aimer et attendre patiemment

Vous avez longtemps été responsable de l’émission « Orthodoxie » sur France 2. Qu’est-ce que la télévision apporte à un prêtre ?

Une bonne école. En quelques minutes, il faut expliquer avec des mots simples ce qu’est une icône, pourquoi nous jeûnons, qui sont les saints, et cela à des gens qui n’entreront peut-être jamais dans une église orthodoxe. Je le pense toujours : si l’on ne sait pas dire la foi simplement, c’est que l’on ne l’a pas encore tout à fait comprise soi-même.

Pendant près de quarante ans, vous avez desservi une petite paroisse près de Genève, puis vous vous êtes retrouvé à la tête de tout un archevêché. Qu’est-ce qui a changé ?

Le nombre de noms. Dans une paroisse, on connaît tout le monde : qui est malade, chez qui un enfant est né, qui a cessé de venir et pourquoi. L’épiscopat n’abolit pas cela, il multiplie seulement le nombre de ceux dont on répond. J’essaie de me souvenir que derrière chaque lettre et chaque procès-verbal il y a la vie de quelqu’un.

02 · L’héritage de l’émigration

Quand on parle de l’orthodoxie en Europe occidentale, on commence presque toujours par le mot « émigration ». Ce mot dit-il encore quelque chose ?

Il explique notre origine, mais il ne décrit plus notre vie. Aujourd’hui, ceux qui viennent à l’église sont nés ici, ou sont arrivés récemment et pour de tout autres raisons. Pour beaucoup, le français, le néerlandais, l’anglais sont la langue maternelle, celle dans laquelle ils prient. Nous sommes reconnaissants à la première émigration : sans elle, nous n’existerions tout simplement pas. Mais être reconnaissant, c’est continuer, non répéter.

Nous ne sommes pas une diaspora qui se souvient du passé. Nous sommes une Église qui vit ici

Qu’est-ce que l’émigration a donné à l’Occident ?

Une théologie écrite dans la pauvreté. Le père Serge Boulgakov, Vladimir Lossky, le père Georges Florovsky, le père Nicolas Afanassieff, le père Alexandre Schmemann, le père Jean Meyendorff se sont retrouvés au milieu de gens qui ne savaient rien de l’orthodoxie, et il leur a fallu réexpliquer la foi depuis le commencement. On lit encore leurs livres dans le monde entier. Or ils ont été écrits dans des appartements loués, à côté d’églises aménagées dans des garages. C’est une bonne leçon : pour porter du fruit, l’Église n’a pas besoin de richesse.

Vous allez souvent au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois. Qu’y éprouvez-vous ?

C’est l’un des lieux les plus priants que je connaisse. Y reposent des gens qui ont tout perdu et qui ne se sont vengés de personne. Des écrivains et des moniales, des officiers, des chauffeurs de taxi, des couturières. On marche entre les croix et l’on comprend que l’histoire n’est pas une notion abstraite : ce sont des noms. Nous les commémorons à chaque panikhide (office des défunts). Je crois qu’ils nous commémorent, eux aussi.

03 · La langue de la prière

Dans les paroisses, on discute : faut-il célébrer en slavon ou dans la langue du pays ? Intervenez-vous ?

Je ne tranche pas d’autorité. Chaque paroisse a sa vie, et le recteur et sa communauté savent mieux que moi qui pousse la porte. Ici, on célèbre entièrement en slavon, et c’est juste, parce que c’est ainsi que ces gens prient. Là, c’est en français ou en néerlandais. Le plus souvent, en deux ou trois langues : l’Évangile est lu en plusieurs, les litanies alternent. Je ne demande qu’une chose : que personne, dans l’église, ne se sente étranger.

La langue est une porte, et elle doit rester ouverte

Le chant liturgique russe est-il un argument pour ceux qui ne comprennent pas un mot de russe ?

Le plus fort, sans doute. La musique passe là où les mots ne passent pas encore. Beaucoup viennent d’abord à un office parce qu’ils ont entendu ce chant, et ils restent. Je demande aux chefs de chœur de ne pas transformer l’office en concert, mais de ne pas craindre la beauté non plus. La beauté aussi est une prédication.

04 · La paroisse et les gens

Ces dernières années, beaucoup de gens qui n’avaient jamais mis les pieds dans une église sont venus chez vous. Qui sont-ils ?

Très différents les uns des autres. De jeunes Français qui ont lu des livres sur les moines des premiers siècles et veulent vérifier si cette tradition est encore vivante. Des couples mixtes. Des étudiants d’Europe de l’Est. Des réfugiés qui ont tout perdu et qui ont trouvé à l’église le seul endroit où on les comprenne. Des gens frappés par le deuil. Ils posent des questions simples, et cela est salutaire : l’Église cesse de se parler à elle-même.

Que faut-il pour que celui qui est entré une première fois revienne ?

D’abord, ne pas lui faire la leçon dès la porte. Ne pas lui expliquer qu’il se tient mal, qu’il est mal habillé, qu’il tient mal son cierge. Sourire. Lui demander son nom. L’inviter au thé après l’office. J’en suis convaincu : beaucoup quittent l’église non parce qu’ils n’y ont pas trouvé Dieu, mais parce qu’ils n’y ont rencontré personne. Une paroisse est une famille, et dans une famille on n’entre pas sur dossier.

Beaucoup quittent l’église non parce qu’ils n’y ont pas trouvé Dieu, mais parce qu’ils n’y ont rencontré personne

Et les jeunes, arrivez-vous à les garder ?

On ne retient pas les jeunes, on peut seulement les appeler. Nous avons des camps, des rencontres, des pèlerinages. Mais l’essentiel est ailleurs : que, dans sa paroisse, un jeune ne soit pas spectateur, mais participant. Qu’il chante au chœur, serve à l’autel ou aide à l’école du dimanche, qu’il puisse parler franchement avec un prêtre. S’il sent que sans lui quelque chose manquera, il viendra.

05 · Les sanctuaires de l’Europe

Vous parlez souvent des saints occidentaux du premier millénaire. Pourquoi est-ce si important ?

Parce que nous ne vivons pas sur une terre étrangère. Sainte Geneviève, patronne de Paris, saint Martin de Tours, saint Hilaire, saint Colomban, saint Patrick, saint Benoît sont des saints de l’Église une et encore indivise. On les vénérait bien avant la séparation entre l’Orient et l’Occident. Quand un orthodoxe, à Paris, vient prier devant la châsse de sainte Geneviève à Saint-Étienne-du-Mont, il comprend que cette terre a été sanctifiée bien avant lui.

Cette terre a été sanctifiée bien avant nous. Nous n’y sommes pas des étrangers, mais des héritiers

Où conseilleriez-vous à nos lecteurs d’aller ?

Commencez par ce qui est tout près. Presque toutes les villes d’Europe ont une vieille église, une crypte, un sanctuaire oublié. Trouvez-le, allez-y prier, apprenez qui y repose. Un pèlerinage n’est pas du tourisme. C’est l’art de s’arrêter.

06 · L’avenir

Comment voyez-vous la paroisse orthodoxe d’Europe dans vingt ans ?

Plurilingue. Avec de jeunes familles, son chœur, son école du dimanche et des portes ouvertes pas seulement le dimanche. Avec un prêtre né ici, qui parle aux gens dans leur langue, mais qui garde la même foi orthodoxe, inchangée, que les fondateurs de nos paroisses.

Que souhaiteriez-vous à nos lecteurs ?

De ne pas avoir peur. De ne pas avoir peur du temps où nous vivons : il ne vaut pas moins que les autres, et l’on peut y faire son salut. De ne pas avoir peur de l’autre. De ne pas avoir peur de sa propre faiblesse, car c’est précisément par elle que Dieu agit. Et d’entrer plus souvent dans une église, pas nécessairement pour un grand office.

Entrer, allumer un cierge et se taire. C’est parfois la conversation la plus importante d’une vie